Agora francophone « Porter la parole »

Editorial paru le 10 octobre 2023 dans la revue internationale « Agora francophone ».

Si la francophonie existe, la parole francophone n’existe pas. Bien heureusement !

Au contraire, aux quatre coins du monde s’épanouissent des paroles francophones, telles des cousines lointaines, d’Amérique, d’Océanie, d’Afrique ou d’Europe.

Québécois, Polynésiens, Sénégalais, Belges, nous existons en français avec nos propres accents, nos références et nos visions du monde… Mais comment nous faire dialoguer entre nous, lointaines cousines ?

Porter les paroles francophones au-delà de nos espaces géographiques respectifs, et pas seulement dans des manifestations francophones qui sont certes essentielles mais qui peuvent parfois être un alibi à notre absence dans l’espace culturel légitime, constitue un défi majeur. Nous voulons envahir pleinement les lieux de diffusion de la culture en France et ailleurs. Nous voulons être entendu à égalité : tel est notre combat d’artistes francophones.

« être entendu à égalité »

Entendez bien : l’enjeu n’est pas de faire résonner des accents exotiques. L’enjeu est de partager notre vision du Monde, notre propos, de faire résonner notre raison dans vos oreilles avec nos mots.

Je m’appelle Jenny Briffa. Je suis dramaturge néo-calédonienne. Je me bats pour que vous entendiez mon pays et l’Océanie.

Mais, porter une parole au-delà de mon lagon est un périple semé d’embûches.

Il faut d’abord pouvoir parler.

Chez moi, dans le Pacifique, on ne prend jamais la parole gratuitement. Dans la culture kanak, la parole est une manifestation de « l’être », donc de la vie. Elle est sacrée. Cette conception du discours a largement infusé dans les autres communautés. Moi, océanienne blanche, je suis empreinte de cette tradition. Je ne parle qu’en légitimité.

« La nécessité de parler »

Quand j’ai commencé à écrire des pièces de théâtre politique sur les référendums d’autodétermination et l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, je savais que je pouvais parler. J’étais née sur cette Terre calédonienne, j’étais une journaliste reconnue et saluée pour son absolue indépendance politique par tous les camps, et, surtout, je ressentais que j’étais autorisée à parler. Une force me portait à écrire. Le sentiment de nécessité. 

Je devais parler. Et le souffle des anciens m’accompagnait… Ce n’est pas de l’ésotérisme new age, c’est simplement ainsi chez nous.

Il a ensuite fallu vaincre mes complexes d’ultra-marine, née dans un territoire colonisé (en quoi notre parole peut-elle intéresser à Paris ?).

Une fois ce combat contre moi-même remporté, a commencé une autre bataille : le financier.

Porter des créations entre la Nouvelle-Calédonie est l’Hexagone (20 000 km de distance) relève d’une folie… Les coûts pour créer des ponts entre ces deux territoires, qui sont censés être liés, sont monstrueux. Les aides à la continuité territoriales entre Paris et Nouméa sont si spécifiques que l’on ne peut y prétendre, les subventions s’effondrent en Nouvelle-Calédonie.

Aujourd’hui je dois trouver 120 000 euros pour financer ma prochaine pièce « Racines Mêlées » et le travail de mes 17 collaborateurs (secteur production, artistique, technique). 
Parfois je me dis « Pourquoi t’être lancée là-dedans ? ». Et puis, ce fameux sentiment de nécessité me rappelle que je n’ai pas le choix. Notre parole doit être entendue et partagée parce qu’elle a autant de valeur que celle des autres peuples !


On ne doit pas être muet parce que nous sommes d’une petite île du Pacifique. Nous comptons aussi.

« C’est mon devoir de Calédonienne, d’artiste, d’intellectuelle de mener ce combat pour partager notre vision du monde »

Grâce à cette prochaine pièce, nous revivrons le premier contact entre les explorateurs européens et le peuple Kanak au 18ème siècle. Entre expéditions légendaires, folies amoureuses, et passion des plantes ; cette pièce mêle la vraie histoire aux rencontres imaginaires, telles les racines entrelacées du banian pour finalement interroger la notion d’identité.

7 comédiens calédoniens vont collaborer avec une metteur en scène et un scénographe parisien. Nous ferons résonner dans les théâtres notre français (avec ses heureuses expressions calédoniennes) mais aussi le Nyelayû, l’une des 28 langues kanak. 

Nous dialoguerons avec des publics qui ne nous connaissent pas. 
C’est mon devoir de Calédonienne, d’artiste, d’intellectuelle de mener ce combat pour partager notre vision du monde, nos réflexions sur la colonisation et les questions identitaires.

Je crois en l’engagement des artistes et des intellectuels. Il est de ma responsabilité individuelle de porter les valeurs auxquelles je crois (ouverture à l’autre, vivre ensemble, universalisme) qui sont menacées par des discours caricaturaux qui saturent l’espace public partout sur la planète, en France mais aussi chez moi en Nouvelle-Calédonie. 

Chacune de mes pièces porte haut le combat contre le repli identitaire et politique avec nos mots de Calédoniens, d’Océaniens.

Comme disait Jean-Marie Tjibaou, le leader indépendantiste kanak, assassiné en 1989, «Notre identité est devant nous. » Dans chacune de nos créations, nous continuons avec ma compagnie à véhiculer ce message.
Gageons que nous parviendrons à porter notre parole au-delà de notre lagon.